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Sohan BERNATA: La situation incomprise des paranges.

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"Je m’appelle Sohan BERNATA. Je suis né le 12 juillet 2012, 5h15 à Pau. J'ai 3 ans aujourd'hui. Je ne ferai jamais ma première rentrée des classes à l'école maternelle en septembre. Je ne pourrai jamais jouer avec mes cousines. Je suis né avec deux bras, deux jambes, des cheveux, des petites oreilles bien formées, j'avais même des petits ongles. On a dit de moi que j'étais un brouillon, une erreur de la nature (dixit un anesthésiste et une sage-femme). Un gynécologue m'a décrit comme une simple fausse-couche, un médecin généraliste comme un « avortement spontané ». Mon cœur s'est arrêté de battre à cause de la morphine que l'on m'a injecté pour que je puisse partir plus "rapidement". Je sais que tous les jours ma maman regrette de ne pas m'avoir donné la possibilité de vivre. Mais en 2012, il existait encore des maternités de niveau 3 qui ne peuvent assumer des bébés aussi petits.

Je manque terriblement à mon papa et ma maman. Quand j'étais dans le ventre de maman, j'entendais papa lui dire que je serai un grand footballeur. Alors pour m’entraîner, je jouais avec mes pieds dans le bidou de maman. Cela la faisait beaucoup rire.

Le personnel médical a dit à ma maman qu'elle avait de la chance dans son malheur, car elle était jeune et qu'elle pourrait avoir d'autres enfants. A l'heure d'aujourd'hui, cela fait bientôt 3 ans que papa et maman essaye de me faire un petit frère ou une petite sœur. Un an de PMA, et en septembre ils commencent une FIV ICSI. Avant de dire ce genre de choses, regardez bien vos enfants. Regardez les bien surtout. Et demandez-vous duquel vous pourriez-vous "passer". Aucun. Car ils sont différents. Ils sont tout simplement UNIQUES. JE SUIS UNIQUE AUSSI. Je suis le bébé (fils) mort de... Mais il ne faut pas se leurrer. Jamais je ne serai le neveu, le cousin, le petit-fils de...

Les gens lui disent qu'il faut qu'elle arrête d'y penser. Que ça viendra tout seul. Tout le monde a une petite anecdote d'un couple chez qui ça a marché quand ils ont arrêté d'y penser. Et puis surtout, il n'y a pas de raison que cela ne marche pas, vu qu'ils ont réussi à me concevoir naturellement. Quand maman entend toutes ces phrases à la con, ça la fait méchamment sourire intérieurement. D'ailleurs, si vous avez le mode d'emploi pour ne plus y penser quand votre enfant est mort et qu'il y a 36 000 grossesses autour d'elle, elle le veut bien. Car elle n'a toujours pas réussi à le trouver. Sinon vous vous doutez bien qu'elle l'aurait déjà mis en application et n'aurait pas attendu vos supers conseils. Sauf qu'elle se tait quand elle entend ça. Pour ne pas vexer les gens, pour ne pas les mettre mal à l'aise.

La première règle que les paranges apprennent quand ils vivent un deuil périnatal, c'est : "Il faut comprendre les gens, ce n'est pas facile pour eux, ils ne savent pas quoi vous dire". A croire qu'ils sont plus à plaindre que les parents en deuil. Le malheur des autres fait fuir. Certains pensent que c'est contagieux. D'autres ne savent pas faire face au désarroi de "leurs amis". Alors ils s'éloignent. Vous êtes-vous posés la bonne question au moins ? Croyez-vous que c'est quand on est heureux que l'on a besoin d'être entouré ? Maman ne se fait aucune illusion. Elle sait très bien que toutes les personnes qu'elle n'a pas vu (ou très peu) depuis 3 ans, elle aurait eu leur visite si j'étais encore vivant. Alors qu'elle avait bien plus besoin de vous après ma mort. A l'heure d'aujourd'hui, elle aurait encore besoin de vous. Mais elle ne peut en vouloir à personne. Car on lui a dit de "les comprendre".

Cela fait 3 ans aujourd'hui, mais ne croyez pas qu'elle va bien. Il lui arrive encore de s'enfermer dans sa chambre la journée dans le noir à me pleurer, et pleurer mon petit frère ou petite sœur qui n'arrive pas. Il n'y a pas un jour où elle ne pense pas à me rejoindre. Mais elle tient pour mon papa. Les personnes ne mesurent pas l'impact du deuil périnatal sur la vie. On entend souvent que lorsque l'on perd son enfant, c'est comme si l'on venait de se faire amputer d'un membre. Une personne qui perd son bras, sa jambe, n'aura plus jamais la même vie qu'avant. Il y aura toujours un réajustement adapté autour de son handicap. A la différence qu'avec le deuil périnatal, ce n'est pas reconnu par la société. Ma maman n'arrive plus à travailler en temps complet. Elle n'arrive même plus à travailler dans une structure car elle est en décalage avec les autres. Elle ne supporte plus d'entendre les gens se plaindre de leurs enfants. Mais encore une fois, elle ne peut rien dire car elle doit "les comprendre". Quand elle entend "t'es fatigué de quoi, t'as pas bosser de la journée" ...... Honnêtement, vous ne croyez pas qu'elle aurait préféré avoir une vie "normale", avec un boulot "normal" et pouvoir être fatiguée car j'ai couru partout jusqu'à la faire tourner en bourrique ?!

Les personnes jugent trop sans savoir. Certains trouvent horrible de prendre en photo son enfant mort, ou même de le prendre dans ses bras. Mais est ce qu'ils ont réfléchit que papa et maman auraient certainement préféré me prendre en photo à la plage, dans mon premier manège, dans les bras de mes grand-parents ?? Arrêtez de parler sans savoir. Si vous n'avez pas été dans la situation de voir votre enfant pour la première et dernière fois de votre vie, ne les jugez pas. Maman regarde souvent mes photos, car elle a peur d'oublier mon visage. Et surtout, c'est les seuls moments qu'elle a pu passer avec moi. Et ça, ça vaut tout l'or du monde pour elle.

Si ma maman a décidé de témoigner aujourd'hui, c'est pour faire lever les tabous sur le deuil périnatal. Car beaucoup de personnes ne peuvent (ou ne veulent pas) nous comprendre. Malheureusement, elle sait très bien que ce statut ne sera jamais autant partagé qu'un lama qui prend le tramway ou qu'une famille qui part vivre au Canada car la France ne les a pas aidé à s'enrichir et évoluer professionnellement. Ma maman autorise qu'il soit partagé, re-partagé et re-re-partagé.

Le deuil périnatal n'est pas une fabulation. J'ai réellement existé. Cela lui fend le cœur à chaque fois qu'elle entend quelqu'un dire "Non il n'ont pas encore d'enfant". Mais si, ils m'ont moi. Et ils en sont très fiers. Etre parange c'est : "Se sentir coupable alors que tu es victime", "c'est vouloir s'isoler pour se protéger de ceux qui peuvent te blesser", "c'est quand tu es une personne irrespectueuse et mal élevée car tu ne daignes pas être présent face au bonheur des gens", " quand on doit penser à la peine des autres avant de penser à la notre".

Je m'appelle Sohan BERNATA et je suis mort le 12 juillet 2012, 5h45 à Pau. J'aurai du avoir 3 ans aujourd'hui."

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